06 juillet 2006

Article. Trop d'ouvertures...

PLUS MIMETIQUES QUE CRITIQUES

Ce qui frappe surtout chez cette génération (nb : les tout jeunes artistes), c'est sa relation profondément intime et appropriative aux images, dans tous les sens du terme. Une évolution qui a marqué Jean-Marc Réol, directeur de l'école d'art de la villa Arson, à Nice - une des écoles qui, en vingt ans, a produit le plus d'artistes sur la scène française, soit une quarantaine de représentants.

« Il y a un problème générationnel, remarque-t-il, dans le sens où de plus en plus d'étudiants ont une formation initiale entièrement dominée par l'image. Ils arrivent ici avec une culture de la pub, de la télé, parfois du cinéma, omniprésente, qui écrase complètement cette autre forme de culture qu'est le rapport au texte. Cela leur donne une capacité assez fluide de manipuler les images, mais l'esprit critique est souvent un peu en deçà de cette capacité. Or il est primordial pour arriver à définir une personnalité artistique - qui se singularise en général en s'opposant à un certain nombre de standards, ou en étant capable de les détourner - de transformer ce stock d'images disponibles. Pour avoir cette puissance de métamorphose, il est nécessaire de constituer un sens, un réseau de significations, d'interprétations, d'ironie, d'humour. Une partie de ce travail se fait dans le rapport à l'histoire de l'art, à la sémiologie, qui implique un rapport au texte: or, celui-ci est déficitaire. Si la capacité mimétique est plus forte que la capacité critique, cela donne souvent une sorte d'inconsistance : les jeunes artistes sont capables de reproduire un système sans le mettre en perspective. »

Ainsi c'est le rôle d'une école d'introduire à cette conscience particulière : proposer des savoirs « qui soient des embrayeurs poétiques ».

« Même si, poursuit Jean-Marc Réol, il faut bien dire qu'il y a une sorte d'inappétence. Il y a sans doute quelque chose à interroger sur la problématique du désir dans cette génération. Et le désir d'art en fait partie. Ce qui désoriente les étudiants, c'est que l'art se présente à eux sous une forme immense et kaléidoscopique; un ensemble de formes, d'attitudes, de moyens ouverts pour eux par les pionniers du XX siècle. La dilatation matério-logique et formelle a ouvert à l'art un champ énorme de possibilités, mais cette ouverture même fait peur : elle ne donne pas de sens. Les étudiants se retrouvent ainsi devant un immense possible, sans forme, magmatique. Il leur est difficile de trouver leur chemin dans ce monde qui leur paraît infiniment pluriel, infiniment ouvert: c'est-à-dire de réduire ces possibilités à une singularité de démarche, qui soit pourtant universelle, c'est-à-dire communicable. »


             Emmanuelle Lequeux in Beaux-Arts Magazine N°253, p. 74.

Merci à Patricia Mignone, enseignante à Charleroi, Belgique.

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